Et bien chantez maintenant !

Que sont nos chansons devenues ? Drôle de question ! Qu’elles viennent d’Occitanie ou de Normandie, elles sont devenues au fil des siècles notre patrimoine commun… Mais bien souvent en perdant, dans la transmission orale, une partie de leur caractère.

D’où l’idée d’aller chercher d’où elles viennent pour découvrir parfois l’histoire de nos régions par le petit bout de la lorgnette. Et également pour comprendre comment elles ont marqué l’histoire de la musique quand les compositeurs se sont emparés de ce répertoire « oral » pour l’inscrire dans un répertoire écrit mais pas figé.

Qui n’a pas dansé avec ses enfants sur l’air de « Jean petit qui danse » ? Mais les parents savent-ils que cette chanson occitane (Joan Petit que dança) raconte les tourments d’un chirurgien qui, à Villefranche de Rouergue, prit la tête des révoltes paysannes sous Louis XIV et fut châtié de manière plus douloureuse que ne le laisse croire aujourd’hui la chanson enfantine !

Les Tri Yan ont certes propulsé au Hit parade  Le loup, le renard et la belette, mais ils ont oublié de préciser que la chanson a, de Bourgogne (où la belette était un lièvre !), traversé la France avant de s’arrimer aux côtes bretonnes. Et ne plus être qu’un air à danser, ayant perdu en chemin son souffle parodique.

Si les peurs et les pleurs d’Une jeune fillette ont conquis le talent de Jehan Chardavoine à la fin du XVIe siècle, la complainte a acquis avec le compositeur ses lettres de noblesse en même temps qu’elle s’est fixée dans la mémoire collective.

Ecouter « nos » chansons dans leurs habits les plus anciens connus (ne disons pas « d’origine », car bien souvent les structures poétiques et les timbres – c’est-à-dire les mélodies – affirment sans que l’on puisse le prouver qu’elles viennent de plus loin) est une expérience passionnante.

De Malbrough s’en va-t-en guerre à La Pernette se lève, de Jean Petit qui danse à La Blanche biche, deux CD du Poème Harmonique dirigé par Vincent Dumestre permettent de plonger avec délices dans ces répertoires que tout le monde chante ou a chanté mais que l’on connait si mal… C’est ici interprété avec une belle attention au souffle populaire qui les a vues naître mais mâtinée d’une noblesse de ton qui enchante.

François Camper

Aux Marches du Palais, avec Claire Lefillâtre, Serge Goubioud et Marco Horvat (chant). 1 CD « Les chants de la terre » Alpha 500.

Plaisirs d’amour, avec Claire Lefillâtre, Brice Dusuit et Isabelle Druet (chant). 1 CD « Les chants de la terre » Alpha 513.

Et pour le plaisir de l’écoute, cette vibrante et glaçante complainte d’un amant découvrant a perte de sa bien-aimée, Quand je menais mes chevaux boire, Par le Poème Harmonique dans un premier temps, et par Malicorne dans la seconde capsule. Malicorne, où le témoignage d’une époque pas si lointaine ou le folk passait aussi à la radio!

Une pensée sur “Et bien chantez maintenant !”

  1. Pour compléter l’écoute de la complainte de « La blanche biche »! aujourd’hui souvent considérée comme une malédiction de la jeune fille qui est chassée et tuée pendant sa « transformation » la chanson originelle évoque des moeurs beaucoup plus douteuses, la eune fille avouant à sa mère (aveu difficile) qu’elle est tout simplement victime de harcèlement sexuel et d’inceste ! Une pratique malheureusement courante au Moyen-âge…
    Voici les paroles. A lire avec cet éclairage en tête. :

    Celles qui vont au bois
    C’est la mère et la fille;
    La mère va chantant
    Et la fille soupire.

    2. Qu’avez vous à soupirer,
    Ma fille Marguerite?
    J’ai grande colère en moi
    Mais n’ose vous le dire.

    3. Je suis fille le jour
    Mais la nuit blanche biche;
    La chasse est après moi,
    Les barons et les princes.

    4. Et mon frère Renaud
    Qui est de tous le pire;
    Chassant même la nuit
    Quand la lune s’y mire.

    5. Allez, ma mère, allez
    Bien promptement lui dire
    Qu’il arrête ses chiens
    Jusqu’à demain midi.

    6. Ou sont tes chiens, Renaud
    Et ta chasse gentille?
    Ils sont dedans le bois
    A courre blanche biche.

    7. Arrête les, Renaud,
    Arrête, je t’en prie!
    Trois fois les a cornés
    De son cornet de cuivre;

    8. A la troisième fois
    La blanche biche est prise.
    Mandons le dépouilleur
    Qu’il dépouille la biche!
    9. Celui qui la dépouille
    Dit « je ne sais que dire! »
    Elle a les cheveux blonds
    Et le teint d’une fille!

    10. A tiré son couteau,
    En quartiers il l’a mise.
    En ont fait un dîner
    Aux barons et aux princes.

    11. Nous voici tous ici
    Faut ma soeur Marguerite.
    Vous n’avez qu’à manger,
    Suis la première assise;

    12. Ma tête est dans le plat
    Et mon coeur aux chevilles.
    Mon sang est répandu
    Par toute la cuisine.

    13. Et sur ces noirs charbons
    Mes pauvres os s’y grillent.
    Et sur ces noirs charbons
    Mes pauvres os s’y grillent.

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